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Pour “les Innombrables Nijinski”

2014

from Dossier

J’écoute le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy.  Il est sans doute possible de chorégraphier une danse sensuelle sur cette musique difficile.  Le poème de Mallarmé L’après-midi d’un faune comporte la mention « Églogue ».  De fait, le poème est bucolique et fantaisiste, mais… la pièce de Debussy en est un prélude.  Cela signifie-t-il sans doute que Nijinski, puis Diaghilev, n’ont pas mis en scène l’intégralité du poème de Mallarmé.  Plutôt, le poème a-t-il nourri le Sacre du printemps, composé par Stravinski et chorégraphié l’année suivante ?

 Pourquoi encore Nijinski, Mallarmé, en plein 21e siècle ?

Il se trouve que j’ai commencé de danser avec le faune de Nijinski.  C’était bien sûr au Japon.

Et puis, je suis attaché au Minuit de Mallarmé… Un attachement qui s’étend au Minuit de Nietzsche aussi.

Tout cela, je ne le pense pas.  De ma propre volonté, je tords la pensée, et je me projette en son dehors.  Et puis, je fais face au corps de plusieurs danseurs.  Immédiatement.

Immédiatement…  Entrer en contact nûment, c’est tout le problème du Minuit.  Le problème, c’est que chaque corps et le mien entrent en contact, directement, et s’enlacent.  Et ce à travers le Minuit.  Alors, combien d’instants pourrons-nous découvrir, qui émettront des étincelles ?  Ce, individuellement, puis réciproquement.  Une fois la potentialité dévoilée, il s’agit de mourir dans le maintenant de l’éclat des étincelles…  en me projetant vers les corps avoisinants.  Et eux meurent en tombant les uns sur les autres, sur les fragments de mon corps…  Répétons cela plusieurs fois.

À propos de l’attirance, Michel Foucault a écrit les lignes suivantes.  Il s’agit sans doute ici de l’heure zéro du corps, c’est-à-dire du corps de Minuit, c’est-à-dire de l’heure zéro de la pensée.

 L'attirance est pour Blanchot ce qui est, sans doute, pour Sade le désir, pour Nietzsche la force, pour Artaud la matérialité de la pensée, pour Bataille la transgression : l'expérience pure du dehors et la plus dénudée. (Foucault, La pensée du dehors)

 Mon corps.  Il n’est jamais un, il est toujours innombrable.

Alors, au moment de Minuit, à l’instant de l’heure zéro, tendant vers d’innombrables corps enlacés et hétérogènes, d’innombrables Nijinski naîtront !

February 10, 2014 Tokyo
室伏鴻